Une nouvelle étude révèle que le phénomène El Niño n’est pas monotypique : ses répercussions régionales peuvent être très importantes, mais varient fortement selon cinq types d’El Niño. 

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Si des ressources importantes sont investies afin de fournir des prévisions saisonnières et de mettre en place des systèmes d’alerte précoce pour maintenir la sécurité alimentaire, l’impact réel du phénomène El Niño sur les secteurs de la pêche et de l’aquaculture reste plutôt mal connu, et ce bien que ce nom lui fut donné dès 1600 par des pêcheurs péruviens.

Pour pallier à cela, la FAO publie, en partenariat avec l’IRD, le rapport intitulé Les répercussions de l’oscillation australe El Niño sur les pêches et l’aquaculture. Il fait le point sur les connaissances acquises jusqu’à présent sur le phénomène El Niño et sur ses répercussions sur différents secteurs, tels que la sécurité alimentaire, la sécurité en mer, la biologie des ressources marines, les opérations de pêche, l’aquaculture ou encore les mesures de gestion et d’adaptation.

El Niño est un phénomène climatique originaire de l’Océan Pacifique mais dont les ravages maritimes et terrestres s’étendent globalement. Le phénomène est particulièrement destructeur et entraîne souvent des sécheresses et des baisses de rendements agricoles sur le continent africain, mais aussi en Indonésie, en Australie (où il génère des feux de forêts) ou en Amérique du Sud (où il est responsable de graves inondations).

Certains passages du phénomène El Niño ont déclenché des changements radicaux au sein de nombreuses sociétés et notamment au sein des civilisations précolombiennes.

Les événements El Niño sont souvent décrits de façon simplifiée en deux phases principales :  une phase de réchauffement anormal dans le centre et à l’Est de l’océan Pacifique équatorial et, à l’opposé de celle-ci, une phase de refroidissement (appelée La Niña).

Lors de la première phase, une couche d’eau chaude de surface épaisse empêche l’eau froide (riche en nutriments) d’atteindre la surface de l’océan, entravant ainsi la production océanique. Cette situation engendre une baisse de la disponibilité de nourriture pour les poissons locaux. Ces derniers vont alors soit migrer vers le Sud, soit souffrir d’un effondrement de leur productivité (comme cela a été par exemple le cas avec les populations d’anchois péruviens en 1972 puis de nouveau une décennie plus tard).

Si l’évolution des événements El Niño est désormais mieux comprise, les chercheurs ont pourtant été freinés dans leurs études par le fait que les conséquences sont rarement similaires. À cela s’ajoute la fréquence et l’intensité diverse de ces événements, qui semblent se renforcer ces deux dernières décennies. Certains modèles climatiques suggèrent d’ailleurs que ces tendances pourraient continuer alors que le climat ne cesse de se réchauffer.

« Les événements El Niño ne sont pas des phénomènes binaires (soit chaud ou froid). Chacun est différent, en terme d’intensité, de durée et de répercussions », précise Arnaud Bertrand, écologue marin à l’IRD, qui a coordonné le rapport. « Comprendre cette diversité est essentiel afin de développer notre capacité à les prédire et à se préparer ». 

Points clés 

Plusieurs experts internationaux basés au Chili, en France et au Pérou ont contribués à ce rapport. Il aborde la diversité des phénomènes El Niño ; les prévisions des événements dans le contexte du changement climatique ; les impacts globaux et régionaux des phénomènes sur les pêches marines ; le blanchiment des coraux ou les dégâts causés sur les récifs et les pêches associées ; mais aussi les conséquences sur l’aquaculture et la pêche continentale.


Parmi les principaux points soulignés par les auteurs :

  • Cinq types d’El Niño ont été identifiés : El Niño extrême, El Niño du Pacifique Est modéré (EP), El Niño du Pacifique Centre modéré (CP) El Niño côtier, et La Niña forte. Les auteurs soulignent également que ces cinq types ne sont pas statiques : ils ont généralement tendance à aggraver les effets du changement climatique sur les ressources aquatiques et les pêches.

 

  • En ce qui concerne les pêches maritimes : les captures de poissons peuvent varier radicalement selon la nature de l’El Niño. Si la majeure partie de ces changements sont visibles dans les pêches du Pacifique Est, des impacts notables sont également importants pour certaines populations de poissons dans l’océan Atlantique et ont des répercussions sur la pêche au thon dans l’océan Indien. D’autres analyses sur les populations de poissons pourraient apporter des informations précieuses sur les répercussions à long terme, et notamment sur la manière dont les El Niño altèrent les habitats et les proies des ressources marines après leur passage.

 

  • Encourager de bonnes pratiques de pêches peut contribuer à renforcer la résilience des populations vivant de la pêche. C’est ce qu’ont montré les pêcheurs péruviens, lorsqu’ils ont adapté leurs captures en pêchant plus de crevettes présentes dans les eaux chaudes, réussissant ainsi à compenser en partie les pertes d’anchois. Par ailleurs, les auteurs soulignent que les événements liés au phénomène El Niño ne vont pas toujours favoriser des espèces telles que les sardines et les maquereaux, mais plutôt accroître leurs chances d’être capturés.

 

  • Les événements El Niño peuvent avoir un impact important sur la production aquacole, et en particulier sur les algues, les mollusques et les crustacés. Ils peuvent aussi favoriser la sélection d’espèces plus résistantes à la sécheresse provoquée par certains types d’El Niño (sur les rivières et les lacs), comme par exemple observé dans la pêche continentale de pays tels que l’Ouganda.

 

  • Un chapitre est consacré à la capacité à anticiper, se préparer et faire face aux épisodes El Niño, en se focalisant sur quatre principaux domaines d’interventions : l’adaptation institutionnelle, l’adaptation des moyens d’existence, la réduction des risques et la gestion pour une meilleure résilience.  Actuellement, des prévisions raisonnables peuvent être faites jusqu’à six mois à l’avance, mais avec très peu de probabilité de prédire quel type d´événement surgira.

 

  • Les phénomènes El Niño ont des répercussions importantes sur l’activité cyclonique, les conditions océaniques ou encore les précipitations. Les auteurs en ont documenté les conséquences en termes de sécurité en mer ou de menaces sur les infrastructures terrestres, au niveau régional et pour chaque type d’événement.

Le rapport se termine par des perspectives pour préparer les populations, dans le contexte de réchauffement climatique mondial.


Référence : Bertrand, A., Lengaigne, M., Takahashi, K., Avadí, A., Poulain, F. & Harrod, C. 2020. El Niño Southern Oscillation effects on fisheries and aquaculture. FAO Fisheries and Aquaculture Technical Paper No. 660. Rome, FAO.
 

Contacts :

  • Arnaud Bertrand, écologue marin à l’IRD (UMR MARine Biodiversity, Exploitation and Conservation
  • Matthieu Lengaigne, océanographe du climat à l’IRD (Laboratoire d’océanographie et du climat. Expérimentations et approches numériques)