Imaginez-vous parcourir les côtes de l’ouest de l’océan Indien… Du Cap de Bonne-Espérance à Zanzibar, en passant par les longues plages du Mozambique et les lagons paradisiaques de la Réunion, jusqu’aux mangroves de Madagascar, de la Tanzanie et du Kenya. Ces littoraux ne font pas seulement rêver les touristes forcés au confinement. Ils abritent aussi des écosystèmes exceptionnels, renferment des ressources insoupçonnées et font vivre des millions de personnes.

Ces littoraux étant précieux, il est de notre devoir de les protéger et de garder l’équilibre entre l’utilisation des ressources et la préservation de ces milieux. Les scientifiques de l’IRD et leurs partenaires en Afrique Australe, en Afrique de l’Est et dans l’océan Indien œuvrent chaque jour pour approfondir la connaissance des littoraux et pour esquisser des solutions durables pour les protéger, ainsi que leurs habitants.

Partons à leur rencontre pour un voyage à plusieurs escales.

Le corail, comme refuge pour les poissons

© IRD - Jean-Michel Boré

Le corail, comme refuge pour les poissons

Des écosystèmes uniques et irremplaçables

Les eaux chaudes de l’ouest de l’océan Indien bordent de nombreux pays et îles. Ces longues côtes abritent des écosystèmes riches, adaptés aux conditions climatiques locales. Deltas, mangrove et récifs coralliens sont quelques exemples de ces milieux uniques, très sensibles et dont dépendent des milliers d’habitants.

 

Des ressources précieuses pour la nature…

Les mangroves font office de barrière naturelle face aux événements extrêmes.

© IRD - Cécile Bégard

Les services rendus par les écosystèmes côtiers de l’océan Indien à l’environnement sont nombreux. Les poissons et crustacés choisissent par exemple les milieux protégés que sont les deltas, les mangroves et les récifs coralliens pour se reproduire en toute quiétude. De véritables nurseries aquatiques !

Les mangroves et les récifs coralliens, ainsi que les crustacés et les planctons qui y vivent, stockent également une grande quantité de carbone puisé dans l’atmosphère. Les spécialistes estiment que les mangroves renferment en moyenne cinq fois et jusqu’à dix fois plus de carbone par km² que les forêts tropicales terrestres?Mangrove Ecosystem Management Plan (2017-2027) – Gouvernement du Kenya.

Enfin, ces écosystèmes jouent le rôle de barrière naturelle face aux événements extrêmes climatiques. Ils atténuent en effet les effets dévastateurs des tsunamis ou des cyclones sur les côtes et les protègent contre le travail d’érosion incessant des vagues.

 

… et pour les communautés locales

 

Grâce à des conditions environnementales et climatiques spécifiques, ces écosystèmes jouent un rôle crucial de protection de l’environnement local et constituent des sources de revenus essentielles pour les populations côtières.

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© Richard Bremond

L'équipe du projet Mikoko à la rencontre des populations de Lamu.

« On estime qu’un milliard d’êtres humains vit des ressources biologiques provenant des récifs coralliens », affirme Pascale Chabanet, directrice de recherche et représentante de l’IRD à la Réunion.

Les récifs coralliens sont en effet cruciaux pour les pêcheurs artisanaux et commerciaux de la région, 1 km² de corail pouvant produire annuellement jusqu’à 15 tonnes de poissons?Warren-Rhodes et al., 2004 : http://coastfish.spc.int/News/MRC/12/RMC-12-Warren-Rhodes.pdf. Les forêts de mangrove constituent également une importante réserve de pêche, fournissant de grandes quantités de poissons, crustacés et mollusques?Au Kenya, plus de 85% du poisson des marchés locaux viennent des criques et estuaires couverts par la mangrove ou des eaux avoisinantes, ce secteur rémunérant plus de 20 000 pêcheurs. (Mangrove Ecosystem Management Plan – Gouvernement du Kenya) .

 

Bien gérées, les forêts de mangrove peuvent durablement fournir du bois de chauffage et de construction aux populations côtières?Au Kenya, 70% du bois utilisé par les populations vivant à proximité provient des forêts de mangrove. (Mangrove Ecosystem Management Plan – Gouvernement du Kenya). De nombreuses espèces vivant dans les récifs coralliens produisent aussi des composés chimiques complexes qui leur permettent de survivre dans ces habitats très compétitifs. Certains de ces composés pourraient être utilisés dans la production de médicaments essentiels.

Balade touristique dans les mangroves kenyanes.

© IRD - Cécile Bégard

Enfin, les communautés dépendent des écosystèmes côtiers pour leur potentiel touristique. Promenades en bateau dans les mangroves ou sur les récifs coralliens, observation d’oiseaux ou de mammifères marins, plongée en bouteille ou en apnée sont autant de manières de valoriser l’environnement local et de générer des revenus touristiques importants.

 

Exploiter le potentiel des forêts de mangrove

 

Une première escale dans la province de Lamu, au Kenya, montre que les chercheurs de l’IRD ont saisi le grand potentiel des littoraux de la région. L’Institut y conduit un projet ambitieux de protection et de conservation des mangroves, en partenariat avec le Kenya Forest Service et le Cirad. Ici, les communautés dépendent directement des forêts de mangrove pour leur subsistance.

Les forêts de mangrove produisent d'importantes quantités de bois.

© IRD - Cécile Bégard

David Williamson, chercheur à l’IRD et co-porteur du projet affirme : « Les communautés, qui utilisent notamment le bois de mangrove pour la construction et le chauffage, sont les premières touchées par le recul des forêts. Nous travaillons ensemble, et notamment avec les associations et leaders locaux, afin de conserver cet écosystème précieux. » Ce projet participatif leur permet de faire entendre leur voix, leurs contraintes et de participer à l’élaboration de solutions pour protéger la mangrove.

L’accent est également mis sur le renforcement des capacités du gouvernement kényan, en particulier celles des agents du Kenya Forest Service, les gérants de ces forêts au quotidien. Enfin, une plateforme collaborative permettra à tous de s’engager dans le projet. Elle disposera d’un ensemble d’informations comme la faune et la flore abritées par les mangroves, les techniques de pêches ou encore les possibilités d’utilisation des plantes qui y poussent. Les contributeurs pourront participer à la surveillance de l’état des forêts de mangrove sur l’ensemble de la côte, en publiant des photos et commentaires.

Tous les milieux côtiers comme les écosystèmes de mangroves doivent être surveillés étroitement afin de comprendre leur évolution sous les pressions humaines et climatiques et d’élaborer des solutions pérennes pour les protéger.

Cyclone en Polynésie Française

© IRD - Bruno Marty

Cyclone en Polynésie Française

Littoraux sous haute surveillance

De la même manière qu’ils protègent la côte, les écosystèmes côtiers du sud-ouest de l’océan indien doivent à leur tour être protégés, notamment grâce à une surveillance approfondie. Nouvelle escale à la Réunion où les chercheurs de l’IRD et leurs partenaires ont mis en place plusieurs projets pour suivre de près l’évolution des littoraux de la région.

 

Suivre l’état de santé des écosystèmes côtiers

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Pascale Chabanet contribue au projet mondial GCRMN de suivi de l’état de santé des récifs coralliens. Ses collègues et elle plongent régulièrement autour de l’île, armés de plaquettes sous-marines, de crayons noirs et d’un ruban gradué de 50 mètres. Une fois celui-ci déposé sur le récif, les chercheurs-plongeurs notent les coraux et les algues présents sur le ruban, ainsi que leur taille. D’autres sont chargés de répertorier tous les poissons qu’ils aperçoivent ainsi que leur taille dans un couloir de 5 m de large le long du ruban gradué.

Miniatura

Pascale témoigne : « Nous utilisons cette méthode standardisée d’observation des récifs depuis des années à l’échelle mondiale. Elle nous permet, grâce aux indicateurs relevés, de déterminer l’état de santé des récifs tout autour du monde et leur évolution d’une année sur l’autre, et de proposer par exemple des mesures de gestion pour réglementer la pêche ». D’autres projets de recherche complètent l’état des lieux du GCRMN en étudiant les causes de ces évolutions.

 

Evaluer les dégâts d’un cyclone par satellite

Cartographie des zones inondées suite au passage du cyclone Enawo (nord-est de Madagascar) à partir de données radar Sentinel1. L'analyse d'images multi-dates permet de discriminer l'impact du cyclone (en rouge) des eaux permanentes (cours d'eau en violet

© Sentinel 1

Toujours à la Réunion, et comme partout sur les îles et pays bordés par l’océan Indien, plusieurs cyclones s’abattent chaque année sur les côtes. L’IRD et ses partenaires de la Réunion et de Madagascar utilisent des données obtenues par télédétection afin d’évaluer les dégâts naturels et matériels qu’ils occasionnent sur les littoraux. Le Centre de Compétence en Télédétection et Géomatique basé à Saint-Pierre de la Réunion rassemble les images satellites des côtes de la zone, actualisées tous les cinq jours. Grâce à une comparaison entre les images prises avant et après le passage d’un cyclone, les chercheurs peuvent estimer les impacts sur les zones urbaines, les forêts, le trait de côte, ou encore les zones agricoles. A terme, les scientifiques souhaitent concevoir et déployer une chaîne automatisée de détection de changements des états de surface par télédétection suite à une catastrophe naturelle.

Une fois collectées, ces informations de surveillance ont pour objectif d’appuyer les décideurs politiques de l’océan Indien dans leurs décisions pour une meilleure protection des littoraux.

Village côtier du Kenya, vu du ciel.

© IRD - Cécile Bégard

Village côtier du Kenya, vu du ciel.

Mieux gérer les zones côtières

Aujourd’hui, l’observation et la surveillance des écosystèmes côtiers menées par les scientifiques montrent leur dégradation progressive, due à des menaces parfois naturelles, mais le plus souvent causées par des actions humaines.

 

Les côtes de l’île de la Réunion sont par exemple soumises à une érosion sans précédent. Le récif corallien, qui les entoure et les protège contre ce phénomène, se dégrade en effet plus rapidement que la normale suite à des impacts anthropiques chroniques accentués par des évènements extrêmes de plus en plus fréquents (réchauffement prolongés des eaux de surface, cyclones, etc.). Au Kenya, on estime que la mangrove a reculé d’environ 20% entre 1985 et 2009?Cela est causé par la surexploitation du bois de ces forêts, la conversion des zones de mangrove en saline, la pollution provenant des activités humaines comme les ports ou l’agriculture ou encore la construction de barrages et le détournement des eaux des rivières alimentant les mangroves (Mangrove Ecosystem Management Plan – Gouvernement du Kenya).. Les deltas plongeant dans l’océan Indien évoluent eux aussi rapidement du fait de modifications importantes du flux d’eau douce provenant de l’amont des fleuves : déforestation des bassins-versants, prélèvements d’eau douce à grande échelle pour l’agriculture et construction de barrages.

Partant de ces observations et des systèmes de surveillance des côtes, les chercheurs de l’IRD et leurs partenaires mettent en œuvre des projets de recherche agissant directement pour la préservation et le partage équitable des ressources apportées par les écosystèmes côtiers de la région. Face à la complexité des défis communs à tous les pays de la région, ils fournissent les informations et les données nécessaires à des politiques de conservation d’envergure. 

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© IRD - Cécile Bégard

Littoral à Watamu, au Kenya.

Pour un dialogue fluide et constructif entre scientifiques et décideurs

 

« Les scientifiques disposent de nombreuses données et connaissances sur les milieux naturels et leurs vulnérabilités. Pourtant, les politiques publiques ne les prennent que partiellement en compte » expose Stéphanie Duvail, géographe à l’IRD rencontrée lors de notre escale au Mozambique. Elle est co-porteuse du projet DiDEM, une initiative régionale lancée en juillet 2020, dédiée à la prise en compte des connaissances scientifiques et des besoins des usagers dans la prise de décision en matière de gestion des zones littorales et marines de l’océan Indien occidental. L’idée est de soutenir les acteurs de la zone à prendre des décisions éclairées, respectueuses des dynamiques environnementales et encourageant une répartition équitable des ressources.

 

Sur la base des travaux de recherche déjà effectués dans la zone, les partenaires du projet souhaitent déployer des méthodologies et des outils innovants pour aider les décideurs ; former des experts pouvant conseiller les décideurs locaux ; et impliquer la société civile par l’éducation des jeunes et l’appui aux dynamiques partenariales multi-acteurs. Le projet se déroulera dans 7 pays de la zone et se concentrera sur trois zones d’études : les îles et archipels, les deltas et la haute-mer.

Ce projet est accompagné par la jeune équipe associée à l’IRD travaillant sur la gouvernance des ressources naturelles au Mozambique, ITANGO-MOZ. L’équipe travaille à la définition d’outils et d’approches innovantes pour cette gestion. Dinis Juizo, ingénieur en hydrologie de l’Université Eduardo Mondlane, coordonne le projet : « nos réflexions interdisciplinaires visent à réconcilier protection de l’environnement et lutte contre la pauvreté grâce à de nouvelles approches proposées aux décideurs ».

 

Pour des citoyens engagés pour leur environnement

Un collégien de Maurice replante de la mangrove.

© IRD - Lola Massé

Face aux facteurs menaçant les écosystèmes côtiers, le grand public a aussi son rôle à jouer. De nombreux projets de recherche incluent ainsi des actions d’information des citoyens sur l’état de santé des côtes sur lesquelles ils vivent et de sensibilisation aux actions qu’ils peuvent mettre en place pour changer les choses, sur la base des connaissances scientifiques.

Le projet PAREO, mené à la Réunion, à Maurice et aux Seychelles, est l’un d’eux. Grâce à l’utilisation des nouvelles technologies et à la mallette pédagogique MARECO, des dizaines d’enfants de chacun de ces pays suivent un programme ludique et interactif de sensibilisation à l’importance des récifs coralliens. « Les enfants sont les citoyens de demain. » commente Lola Massé, porteuse du projet. « Après avoir participé, ils deviennent de véritables ambassadeurs de leurs récifs. Ils font partie du changement et peuvent ensuite sensibiliser leurs familles, qui influent à leur tour sur les politiques publiques. »

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© IRD - Pareo

Le projet PAREO vise à sensibiliser les enfants à la protection des récifs coralliens.

Dernière escale en Afrique du Sud, où Jean-Pascal Torréton, représentant de l’IRD, conclut : « Informer le public et les décideurs sur la base des recherches scientifiques est au cœur de nos missions. Cela fait partie des solutions pour sauvegarder les littoraux de la région. »